Du Sommet de l’IA à l’exploitation raisonnée et prospective des données patrimoniales

Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, Allocution du Président de la République le 10 février 2025. © N. Choplain.
Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, Allocution du Président de la République le 10 février 2025. © N. Choplain.

À l’occasion du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle des 10 et 11 février 2025, succédant au rapport interministériel sur l’IA de Philippe Aghion et Anne Bouverot, le ministère de la Culture a mobilisé tous les secteurs culturels pour relever le défi de l’IA. Mettant en avant les initiatives isolées et amplifiant le partage d’expériences engagé par le Service numérique du ministère de la Culture (SNum), la programmation du ministère a suscité l’intérêt du grand public et a répondu à son engouement pour la contemporanéité dans les disciplines culturelles. Le patrimoine est un secteur à fort potentiel pour les fournisseurs d’IA grâce à l’importance du patrimoine national et à la qualité scientifique des données associées. Cette qualité est une force de présence internationale de la culture française dans les écosystèmes numériques en mouvement.

Cet article témoigne des réflexions en matière de culture, patrimoine et IA de l’auteur, AUCE, conseillère culturelle du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, aujourd’hui en mission à l’UDAP de Paris.

Les enseignements du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle

Au fil de la préparation du Sommet, des rapprochements de GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft) vers les sujets et acteurs culturels, se sont révélés.

Car l’un des enseignements majeurs des rapports entre culture et IA est progressivement devenu une évidence : dans l’imaginaire collectif, culture et IA riment avec création débridée et accès pour tous à des outils créatifs accessibles, s’affranchissant des enseignements longs et académiques.

Or, la “donnée” valeur patrimoniale, valeur de l’IA est majeure. La donnée propre, fiable et en masse, principalement issue des médias et des patrimoines pour le domaine culturel, est au cœur des modèles d’IA et de leur valeur. Si les données issues des médias sont un enjeu couvert régulièrement par la presse, en revanche, les sujets autour des données patrimoniales sont moins visibles mais retiennent tout autant tout l’intérêt des GAFAM, comme en témoigne la présence à Paris du Lab, unique institut culturel de Google au monde. Ces derniers s’intéressent aux ressources nécessaires pour l’entraînement d’IA générales : données d’apprentissage scientifiques et dans un cadre juridique clair qui les conduit à proposer des accords avec les institutions patrimoniales.

Les travaux conduits dans l’Union européenne pour le règlement européen sur l’intelligence artificielle (IA Act)1 protecteur de la propriété intellectuelle sont structurants. Le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) a été investi par la ministre de la Culture d’une réflexion sur la rémunération des auteurs et des éditeurs. Le CSPLA a publié en juillet 2025 le rapport de mission relative à la rémunération des contenus culturels utilisés par les systèmes d’intelligence artificielle. Ce rapport souligne le hiatus entre les avancées du droit d’opposition à l’usage de ses données, dit opt out, et l’affaiblissement potentiel des contenus français référencés. En effet, l’usage important de ce droit d’opposition, réduirait les données issues de la France, engendrant l’affaiblissement du rayonnement culturel de notre pays.

Le rapport met également en lumière la nécessité de valoriser les données, sur le plan économique, et de maintenir les équilibres en faveur de la diversité culturelle2 . Parmi les données à valoriser, celles issues du patrimoine sont massives. Qu’on songe au dépôt légal notamment audiovisuel et radiophonique, mais aussi aux collections du patrimoine monumental, mobilier, muséal, immatériel, éditorial, phonographique, photographique, cinématographique…

Parallèlement à ces recherches de consensus autour d’un format juridique et économique équitable, les réflexions sont indissociables des métiers du patrimoine : archéologues, conservateurs du patrimoine, des archives, des bibliothèques, restaurateurs, historiens… souvent en prise avec l’évolution des techniques numériques, toujours en lien avec leurs savoirs spécifiques.

Week-end culturel IA organisé par le ministère de la Culture à la Bibliothèque nationale de France, table ronde AI et musées. © N. Choplain.

L’exemple du musée des Arts décoratifs illustre le développement de l’IA dans le chantier des collections mené par les professionnels. Eu égard à la quantité d’œuvres et à leur fragilité, l’IA démultiplie les capacités de gestion et de valorisation des équipes, au service du fonctionnement du musée et au service de ses publics3 .

La Mission Libération : 80 e anniversaire de la Libération a également pu expérimenter de nouvelles exploitations des archives de la Seconde Guerre mondiale et de nouvelles formes de valorisation immersive, contribuant à « l’avenir de la mémoire historique » à la faveur de l’IA4 .

Le patrimoine, le numérique, l’IA et nos environnements de travail

À l’issue du Sommet, de retour au cœur des services patrimoniaux déconcentrés, en accompagnement de l’évolution d’un service, il s’agissait de s’appuyer sur les bonnes pratiques numériques acquises à l’occasion de la préparation du Sommet, pour répondre aux demandes d’outils et expliquer les réalités et enjeux numériques des applications quelquefois vécues comme des freins à l’exercice des missions de préservation et valorisation du patrimoine bâti.

Le bilan du patrimoine et des enjeux numériques en services déconcentrés est le suivant :

  • les anciennes générations d’applications patrimoniales utilisées en DRAC et DAC ne peuvent techniquement pas être interconnectées ;
  • la multiplicité d’outils au design et ergonomies variables est une source de stress numérique pour les utilisateurs ;
  • les outils dépendants de prestataires extérieurs (SIG, plans numériques, services de transfert de fichiers non État…), connus des utilisateurs dans les usages privés, doivent appeler la plus grande vigilance dans les usages professionnels et scientifiques, au profit des outils de l’État afin de préserver la souveraineté des missions régaliennes qui les encadrent ;
  • le lien entre les applications et les usagers est insuffisant, les futures applications devraient intégrer cet objectif.

Les projets numériques sont portés principalement par la direction interministérielle du numérique (DINUM)5 , et le service numérique (SNUM) du ministère de la Culture6 . La ligne directrice définie par ces services conduit à l’homogénéisation du design graphique et de l’ergonomie des applications au fil de leur renouvellement, en suivant le système de design numérique de l’État (DSFR)7 . L’ergonomie des plateformes de l’État que nous utilisons à titre privé pour nos impôts et autres démarches se retrouvera progressivement dans nos environnements de travail. Parallèlement, les nouveaux produits sont pensés comme parties d’un vaste ensemble, les interconnexions sont intégrées, préparant ainsi l’avenir d’un vaste réseau d’applications reliées entre elles et permettant fluidité et transparence des usages pour l’utilisateur. Ces évolutions devraient progressivement réduire le stress numérique des environnements de travail.

L’interaction avec les usagers est une approche itérative portée au niveau national par le programme Béta.gouv.fr8 incubateur de projets numériques. Elle est reprise au ministère de la Culture par l’Atelier numérique9 incubateur membre du réseau interministériel. L’Atelier numérique a développé Dédale pour accompagner les usagers dans le cadre de l’instruction des avant-projets en UDAP (projet Dédale). Le projet Compte-rendu vif destiné à la réalisation des comptes rendus de préconsultations des ABF et la refonte de la plateforme ouverte du patrimoine (POP) sont en cours d’accélération. La solution numérique États sanitaires des monuments historiques en mobilité est en construction pour faciliter les constats d’état sur site.

Au titre des projets État et IA, l’État s’est engagé avec l’entreprise française Mistral IA, pour développer le projet Assistant IA10 , assistant conversationnel basé sur l’IA générative, dans un environnement sécurisé, sans rupture avec la révolution numérique en cours.

Le ministère de la Culture a développé, avec le soutien de la DINUM, un outil critique des IA : Compar:IA, qui permet d’interroger et évaluer les réponses de deux IA, en faveur de nos analyses critiques et d’une appropriation raisonnée de ces nouveaux outils.11

En ce qui concerne le patrimoine, le premier produit d’IA devrait être ArchéologIA12 , en cours de construction. Fondé sur l’exploitation des données LiDAR, il s’agit d’une couverture 3D du territoire identifiant des indices archéologiques. Elle est coordonnée par l’IGN et permise par le financement du Plan de relance. Ce projet illustre la forte implication de la Caisse des dépôts dans le développement des évolutions numériques.

La carte archéologique nationale issue de ces données sera un livrable numérique fondateur des nouveaux usages de l’IA appliquée au patrimoine.

Enfin, parmi les probables évolutions à venir, nous pourrions également imaginer le support du BIM (Building Information Modeling, maquette numérique du bâtiment, en usage entre les architectes et les professionnels de la construction) dans l’instruction des dossiers d’autorisation d’urbanisme, fluidifiant ainsi l’instruction de projets à grande échelle aujourd’hui basée sur l’analyse de nombreux fichiers pdf. La transversalité avec les outils numériques des acteurs de l’architecture et la construction d’aujourd’hui pourrait alléger les vérifications récurrentes et participer à la prédictibilité des avis sur les dossiers courants afin de nous concentrer sur les projets à enjeux. Cette technologie permettrait également d’apprécier les projets à l’échelle des développements urbains en démultipliant les échelles BIM, CIM (City Quarter Information Modelling), TIM (Territory Information Modeling). Elle est d’ores et déjà sur le point d’être mise en œuvre pour les grands projets dans des pays porteurs de politiques numériques ambitieuses tels que les Émirats arabes unis.

Alors que l’intelligence artificielle est fondée sur une puissance algorithmique et des calculs de probabilités supérieures aux capacités humaines, l’embarquement de données scientifiques est, d’une part, une condition pour une IA de qualité et, d’autre part, un potentiel démultiplicateur de traitement et de valorisation de nos ressources patrimoniales, au bénéfice de tous les publics et de notre présence internationale.

La culture pour les publics fonde la politique culturelle française. Aussi, la culture, le patrimoine et l’intelligence artificielle sont-ils destinés à tisser des liens étroits. Les conditions de ces liens sont à construire avec équilibre. En effet, alors que le rêve de l’internet visait la mise en réseau, la réalité tend aujourd’hui à cloisonner les corpus de données au titre des enjeux de sûreté, d’authenticité et de répartition de la chaîne de valeurs, dans l’attente d’accords internationaux équilibrés.

L’IA forme donc une aventure collective nouvelle dans laquelle il est fondamental, pour les producteurs de données patrimoniales, de savoir se positionner dans l’objectif d’un équilibre durable d’exploitation des ressources.


Le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle : un cheminement fédérateur pour la culture

En février 2025, la France a organisé le troisième Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle. Ce Sommet regroupait mille cinq cents experts ou personnalités influentes du monde de l’IA. Les enjeux culturels y étaient débattus pour la première fois.

Parmi les ambitions du Sommet figurait le positionnement de la France dans la dynamique mondiale, les enjeux de sécurité et de sûreté numériques et les enjeux de financement des données. Pour les enjeux culturels, le secrétariat général fut appuyé par le ministère de la Culture, mobilisant le cabinet, l’inspection générale, le secrétariat général et les directions générales pour porter ces enjeux nouveaux et stratégiques au cœur de ce Sommet : cadre juridique d’accès aux données et rémunération des œuvres et des contenus.

Pour la programmation culturelle, il s’est d’abord agi d’identifier les liens entre la culture et l’IA, puis d’identifier les publics mobilisables autour de ces enjeux. Sur la base de ces paramètres, l’enjeu a été, dès lors, de donner un sens à un programme pertinent aussi bien pour la communauté culturelle que pour la communauté numérique.

Trois domaines principaux ont ainsi dominé : la création et l’IA, les médias et l’IA, les données et l’IA.

© N. Choplain.

Au fil de cette programmation, le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle a facilité, pour les acteurs culturels, l’opportunité de partager des enjeux communs entre les disciplines.

Pour le grand public, le Sommet a offert, durant le Week-end culturel13 organisé par le ministère de la Culture à la Bibliothèque nationale de France, une visibilité aux initiatives inspirantes et aux débats d’idées14 pour les générations futures. Cette journée a souligné la contemporanéité des secteurs culturels au-delà de la création également mise en lumière à la Conciergerie dans une exposition de la direction générale de la création artistique, sous le commissariat de Franck Bauchard.

Quant aux professionnels de l’IA réunis par le Sommet sous la verrière du Grand Palais, ils ont pu évoluer parmi les œuvres diffusées au cours du Sommet, entre chaque intervention, transformant la mise en scène en un environnement artistique immersif. Ces installations renouvelaient les arts visuels numériques par des formes esthétiques originales, auxquelles les professionnels présents, habitués des ambiances technologiques et d’imageries futuristes, ont été particulièrement sensibles. Le choix des artistes et des œuvres internationales était confié au commissariat de Dominique Moulon.

Pour en savoir plus sur le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle : https://www.elysee.fr/sommet-pour-l-action-sur-l-ia


© Deep Diving Ruben Fro et Mehdi Mejri, Fisheye-BnF Partenariats 2025
La Bibliothèque nationale de France s’est dotée d’une feuille de route IA inscrite dans son contrat d’objectif et de performance. Cette disposition met en avant les enjeux des données des collections, aussi bien dans leur gestion que dans leur éditorialisation. La mise en œuvre de cet axe stratégique a structuré l’acquisition de nouvelles compétences internes transversales et motivé de nouveaux projets de recherches.

Pour en savoir plus sur la feuille de route IA à la BNF :
https://www.bnf.fr/sites/default/files/2022-09/Feuille%20de%20route%20IA_affiche_BnF_202206.pdf

À l’occasion du développement des enjeux de l’IA par la BNF, une œuvre numérique a été co-réalisée par l’artiste digital Ruben Fro et le réalisateur Mehdi Mejri, directeur Immersif Art & Culture de Fisheye Immersive. Deep Diving s’inspire de l’histoire et des collections de la BnF. Œuvre inspirée des thématiques de la BNF (collections, données, transmission et transformation du savoir), c’est également une réflexion sur le système de transport automatisé de documents (TAD) historique de la BnF : formes itinérantes sur les vingt-quatre étages de chaque tour de l’œuvre architecturale de Dominique Perrault.


Architecture vivante : Gehry, présentée au Musée Guggenheim Bilbao, par Refik Anadol

À l’occasion du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, le Grand Palais a accueilli une création audiovisuelle numérique créée par Refik Anadol.

Artiste pionnier de renommée internationale, Refik Anadol a exposé au premier semestre 2025, au musée Guggenheim Bilbao, une création intitulée Architecture vivante : Gehry.

Il s’agit d’une installation audiovisuelle révolutionnaire qui réimagine –à l’aide de l’intelligence artificielle et de l’art génératif- l’héritage architectural de Frank Gehry.

Pour la réaliser, un logiciel personnalisé de technologie avancée fondé sur l’IA, appelé Large Architecture Model (LAM) a été entraîné pendant des mois avec un grand nombre d’images, de croquis et de plans libres d’accès afin de traduire le vocabulaire architectural de Gehry en un paysage numérique de formes, de couleurs et de mouvements dynamiques en constante évolution.

Pour visualiser Architecture vivante Gehry :
https://youtube.com/shorts/-ksv1K9l-G8?si=l9WQD4YRYmDHkfNJ
Pour écouter l’interview de Refik Anadol :
https://youtube.com/shorts/YBFzjbufPJU?si=bHuASZu4n7CfTyE0

Ce spectacle visuel est accompagné d’un paysage sonore immersif composé par Kerim Karaoglu, basé sur des sons générés par l’IA et des enregistrements réalisés dans le musée lui-même.

Dans le même dossier